Thématique 
École 
Date
10 avril 2016

Il existe sur le territoire national plus de 220 écoles d’ingénieurs accréditées par la CTI, une vaste offre de formation que les professionnels de la presse tentent régulièrement de rendre lisible au public. Classements, répertoires, top ranking : que peuvent faire les écoles d’ingénieur pour valoriser leur singularité dans la course perpétuelle aux palmarès ? Dans cette tribune, l’un des directeurs de l’ESIEA exprime sa position sur quelques questions qui reviennent régulièrement… A quoi servent les classements ? Sont-ils fiables et pertinents ? Quel crédit leur accorder ?  .

Si l’on comptait 100 millions d’étudiants à suivre des études supérieures en 2004, ils sont désormais plus de 300 millions dans le monde. Dans ce contexte national et international de compétition, les enjeux économiques liés à la massification de l’accès à l’enseignement supérieur ne vont pas sans contrarier les missions de ses acteurs traditionnels.

Il existe aujourd’hui en France plus de 220 écoles d’ingénieurs accréditées par la CTI[1]. Au côté d’établissements publics historiques, se présente une vaste offre de formation (habilitée ou non) que les médias s’emploient chaque année à rendre plus lisible au public au travers de classements et palmarès : à prestations égales, différentes grandes écoles peuvent figurer dans les pelotons de tête comme se voir disqualifier à l’aune d’un critère unique. Les chiffres, dit-on ne mentent pas. Qu’en-est-il vraiment ?

[1] Commission des Titres d’Ingénieur

 

Chiffres et palmarès, ce que les classements font aux écoles d’ingénieurs

Répondre aux demandes d’enquêtes des médias est souvent un challenge pour les écoles car

Franck Pissochet, Directeur de la communication, Groupe ESIEA
Franck Pissochet, Directeur de la communication, Groupe ESIEA

elles ne sont pas structurées pour y consacrer du temps. Participer leur est indispensable, quitte à figurer parfois en position décevante dans un classement inadapté. Les raisons peuvent en être multiples, et ont souvent fort peu à voir avec la qualité de la pédagogie mise en œuvre ; car on ne peut ignorer les effets pervers d’un système qui renforce la domination d’écoles précédemment bien notées et distinguées.

Que se passe-t-il, en vérité, à l’approche d’un classement ? Il faut courir après les relevés de notes du baccalauréat des derniers admis, analyser les caractéristiques de chaque promotion, vérifier les salaires à l’embauche des diplômés, (salaire brut ? avec ou sans prime ? avec ou sans la cantine ?) ; maudire les anciens élèves qui n’ont pas eu le temps de répondre et auraient encore fait monter la moyenne et ceux qui poursuivent leurs études en Doctorat ou créent leur start-up car ils la feront baisser. De même pour d’autres qui choisissent en début de carrière de vivre leur passion dans une PME régionale, moins rémunératrice qu’un poste de consultant au Luxembourg ; enfin, contacter les différents services, assommer de questions l’équipe pédagogique : combien de projets, combien de départs à l’étranger ? Combien de mois, semaines, jours ? Etc.

Les équipes administratives sont parfois démunies face à des indicateurs qui ne sont pas communs à toutes les écoles et n‘ont pas pour objet de prendre en compte les spécificités d’un projet pédagogique ; tels les aménagements horaires à l’attention de cas particuliers, les parcours à la carte pour telle ou telle filière, l’organisation de conférences sur des sujets de pointe, les séjours à l’étranger personnalisés, le coaching par d’anciens élèves parvenus à des postes clés, etc. Il en va de même pour la qualité de la formation humaine, difficilement quantifiable et pourtant fondamentale dans le choix d’une école.

 

Quantifier la formation humaine ?

Entreprises, enseignants, recruteurs, tous s’accordent sur un point : l’ingénieur de demain sera un généraliste attentif doté d’une solide culture générale qui lui permettra de comprendre l’activité des différents secteurs dans lesquels il sera amené à exercer ; un impératif face au défi de la transformation numérique en cours. Or la formation humaine tient à un ensemble de critères peu quantifiables comme la disponibilité et l’engagement réel des enseignants, la taille des effectifs, la qualité de l’attention que reçoivent les élèves, la façon dont la pédagogie cultive leur intelligence émotionnelle, leur capacité à collaborer, à se montrer créatifs, etc. C’est grâce à cette formation que des élèves, qui ne se sont pas forcément révélés au moment du bac, poursuivront des carrières brillantes ; même si ce critère affecte négativement les classements. On passe ainsi sous silence le travail des équipes pédagogiques qui ont transformé des élèves moyennement notés en des professionnels recherchés par les entreprises. Or, c’est là le rôle premier d’une école comme la nôtre : amener ses étudiants à donner le meilleur d’eux-mêmes, récuser le déterminisme selon lequel tout se déciderait avant même l’obtention du bac ou même dès l’école maternelle pour certains de nos confrères les plus prestigieux…

Se mettre en valeur, pour une école, on le voit, est infiniment plus complexe que brandir une perche à selfie et capturer son meilleur profil.

Au point que le 18 septembre 2015, lors de l’assemblée générale de rentrée de la CDEFI[2], un projet de création d’une base de données communes aux écoles d’ingénieur, permettant aux médias d’y puiser les indicateurs nécessaires à l’élaboration de leurs classements a été adopté à l’unanimité. La définition des critères pertinents restant encore à l’étude.

Car une très bonne école pourra peiner à maintenir son classement ; une moins bonne, si elle y consacre un effort particulier, pourra parfois jouer des critères en sa faveur et s’en sortir honorablement. Et cela, en dépit de ce qui est fait par certains médias pour rendre transparentes leurs méthodes. En effet, les chiffres ne mentent pas : un salaire annuel moyen de 38 500 euros se positionnera toujours devant un salaire annuel moyen de 38 450 euros.

[2] Conférence des Directeurs des Écoles Françaises d’Ingénieurs

 

Du bon usage des classements d’écoles d’ingénieurs

Plutôt que déplorer leur existence, les petits ou gros mensonges de certaines écoles, voyons les classements pour ce qu’ils sont, à savoir : tout, sauf des jugements émis. Accessibles à tous, ils ont le mérite d’offrir un riche panoramique d’enseignements, possiblement adaptés à chaque étudiant. Avec plus de 150 écoles figurant dans un classement, parler des 10 ou 20 meilleures n’est qu’une façon d’attirer l’attention sur un ensemble de disciplines dont trop de jeunes gens ignorent encore la diversité. En période d’intense sollicitation médiatique, le choix du « palmarès » réconforte par sa simplicité, même s’il ramène des questions complexes au niveau d’un classement para-sportif. Pour cette raison, les écoles d’ingénieurs se doivent de rappeler quelques vérités :

Des étudiants ingénieurs de l'ESIEA présente leur projet scientifique et techniqueIl est très complexe de trouver des critères d’évaluation pertinents pour toutes les écoles : les salaires dépendent énormément des spécialités enseignées et il n’existe pas de moyen qui permette de juger de la qualité de la Recherche de manière simple, rapide et objective. (Le montant des contrats signés et le nombre de publications des chercheurs n’ayant que peu ou pas de contacts avec les étudiants n’aura aucune incidence sur leur créativité ou la façon dont leur esprit se forme).

C’est encore plus vrai lorsqu’il s’agit d’écoles d’ingénieurs généralistes car elles offrent une grande disparité qui tient autant à leur histoire, aux liens tissés avec les entreprises dans lesquelles exercent leurs alumni, qu’à leur gouvernance, leurs choix pédagogiques, spécialités et laboratoires de Recherche. Une école est une communauté qui ne compte pas uniquement des étudiants et des enseignants ; c’est aussi une entité aux contours plus vastes, un réseau qui d’une année à l’autre ne présentera pas toujours la même image selon que les succès de ses étudiants soient associés à la robotique, la réalité virtuelle ou la cyber-sécurité…

Les palmarès procurent de la satisfaction aux écoles qui y figurent, à leurs étudiants, ainsi qu’aux parents qui financent souvent les études. Ils n’ont cependant pas été conçus pour jouer le rôle d’une autorité prescriptrice.

Au sein d’un groupe d’écoles présentant des caractéristiques proches et une même spécialité, la position qu’occupe l’école dans le groupe importe finalement assez peu. Rappelons-le : les classements d’écoles d’ingénieurs sont une source d’information qui ne saurait remplacer une démarche personnelle de réflexion. Une école se choisit en fonction d’un projet d’études mais aussi d’attentes personnelles. Aujourd’hui, il est tout aussi possible de rencontrer ses équipes enseignantes et se fier à son propre jugement, ses envies, ses passions, qui sont les véritables moteurs de la réussite.

 

Par Franck Pissochet, Directeur de la communication, Groupe ESIEA